Clausewitz, (Livre I, Chap 1, 4)

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Ce 4ème paragraphe du chapitre sur "Qu'est-ce que la guerre?" est long d'une page, et s'intitule "le but est de mettre l'ennemi hors d'état de résister".

1/ Il s'agit "de le mettre dans une position qui le lèse plus encore que le sacrifice que nous exigeons de lui".
On voit là une analyse 'coût-avantage' qui est essentielle à la conduite de la guerre. La guerre est une économie et les procédés de la science économique peuvent y être recyclés avantageusement. D'ailleurs et réciproquement, nombre de procédés d'analyse militaire ont été recyclés dans l'analyse économique. Cela n'est pas  surprenant.
L'échange, comme la guerre, sont deux activités immémoriales de l'humanité. Et si les théories guerrières ont précédé de longtemps les théories économiques, on peut comprendre leur analogie : la guerre et l'échange étant les deux faces principales d'une activité sociale. De toute activité sociale ? c'est peut-être totalisant à ce stade là du commentaire. Surtout, cela pâtit bien évidemment de la définition suggérée (l'économie est la science de l'échange, ce qui mérite, à l'évidence, débat). Est-ce d'ailleurs une coïncidence si, dès la première page de son intrtoduction, G. Challiand compare Clausewitz à Adam Smith ?

2/ CVC interroge immédiatement la rationnalité des acteurs de la guerre. En effet, celui qui est défait ne doit voir aucun avantage à poursuivre son action, "tout au moins dans l'anticipation", au risque de "mener à une position encore plus désavantageuse".
Cette notion d'anticipation paraît essentielle. La guerre est en effet un calcul rationnel qui prend en compte le facteur temporel. Elle est faite de calculs, et donc d'anticipation. Un signe de cette actualité : on parlait autrefois en France de Méthode de raisonnement tactique. On enseigne maintenant, dans les écoles de guerre, des Procédures de planification opérationnelle. Qu'est-ce que la planification, sinon le mot militaire pour anticipation?

3/ Cette rationalité de la conduite de la guerre induit une part psychologique : il s'agit en effet de "contraindre l'adversaire à notre volonté" (notion déjà vue), et donc "soit le mettre définitivement hors d'état de se défendre" (et on est ici dans ele constat), "soit le mettre dans une situation telle que cette éventualité lui paraisse vraisemblable". Ce deuxième terme de l'alternative est fondamental. La guerre n'est pas une science exacte. Et ses résultats ne sont pas systématiquement "évidents". L'Allemagne de 1918 n'a pas eu le sentiment d'avoir perdu la guerre. Elle a donc recommencé vingt ans plus tard. La leçon était apprise du côté allié : ils sont allés jusqu'à Berlin, avec une dévastation du pays pour que l'ennemi soit "terrassé".

4/ "La guerre n'est pas l'action d'une force vive sur une masse morte". Car "la guerre doit toujours être le choc de deux forces vives". Cette notion de vivacité de la force me semble importante. Car encore une fois, Clausewitz évoque l'ennemi, l'adversaire, le bélligérant : il utilise des mots généraux qui lui permettent de ne pas sortir de l'ambiguïté. Car on ne sait s'il parle de l'individu ou du collectif. L'utilisation du singulier laisse croire que l'acteur est autonome, un être vivant, singulier : une personne. Mais CVC ne cache pas la collectivisation de la guerre, qui est "naturellement" un acte collectif qui oppose une masse à une autre. S'il a utilisé l'image du duel, ce n'est qu'une image, la guerre est plus qu'un duel.
C'est pourquoi la notion de "forces vives" pose la question du vivant : cette masse collective a-t-elle une vie ? une conscience ? cela semble induit par la notion de "volonté", à laquelle CVC revient sans cesse.

5/ CVC conclut en présentant une nouvelle interaction, et un nouvel extrême. Ces deux mots méritent d'être commentés brièvement.
L'interaction renvoie au duel : il fait penser à l'échange que j'évoquai plus haut. C'est aussi un duo, et donc un dialogue. D'une certaine façon, la guerre est un langage. C'est le langage de la volonté, quand il y a concurrence de volontés.
La notion d'extrême est plus gênante ici : car si on a bien compris que la guerre avait pour corrolaire une ascension aux extrêmes, pourquoi ceux-ci sont ils au pluriel? et pourquoi, dans le cas présent, s'agit-il d'un nouvel extrême ? ou encore, en quoi est-il différent de l'extrême précédent (voir ici)?

6/ Quelle est donc cette"deuxième interaction" retenue par CVC?
"Tant que je n'ai pas terrassé mon adversaire, je dois craindre qu'il ne me terrassse, et je ne suis pas maître de mes actions, puisqu'il est tout aussi en mesure de m'imposer sa loi que je le suiss de lui imposer la mienne". "Voilà la deuxième interaction qui mène au deuxième extrême".

Olivier Kempf
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V
CvC me semble aussi proche de Machiavel au sens où il parle de la guerre sans se préoccuper de morale. Il n'est pas immorale, simplement, ce n'est pas le sujet du livre. Et cela ne veut pas dire que l'auteur n'a pas de valeurs.<br /> Quant à la montée aux extrèmes, oui, l'intuition de CvC était correcte et Thomas me semble dans le vraie. Et d'une actualité brulante car cette possibilité de montée eux extrèmes est nécessairement plus présente du fait de l'augmentation régulière des moyens techniques de destruction (même en mettant de coté les ADM), et d'une vision distante (voire inexistante) des conflits de grande ampleur.
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O
<br /> Oui.<br /> Il est curieux que vous mentionnez la morale, car je ne me rappelle pas avoir mentionné cette notion.<br /> Et dans l'intro, G CHalliand place Clausewitz au rang de Smith pour l'éco, et de MAchiavel pour la politique : vous avez donc eu la même idée.... Bravo.<br /> OK<br /> <br /> <br />
T
Je suis vraiment désolé avoir confondu les deux billets. :(<br /> <br /> "de le mettre dans une position qui le lèse plus encore que le sacrifice que nous exigeons de lui"<br /> <br /> La phrase m'a semblé au début un peu curieuse: elle entend une logique autre que le calcul économique. Il s'agit de forcer l'adversaire à un sacrifice ET fonction de ce sacrifice, de le mettre dans une position susceptible d'exiger de nouveaux sacrifices. Là ou il y a logique économique, c'est dans le calcul de Lanchester: X soldats rencontrent Y soldats, X commence à tirer, Y riposte, qui atteindra 0 en premier? A partir de là, j'augmente la "valeur ajoutée" de chaque soldat composant Y ou X ou je gonfle X ou Y pour forcer l'adversaire "à payer plus".<br /> <br /> Hors, dans cette phrase, il y a l'idée d'un résultat qui n'est pas proportionnel à l'effet. Le "prix à payer", le sacrifice, est une incidence. Pour filer la métaphore économique ad nauseam, le sang se sont les deniers du combat et on ne s'assoit pas à la table de la guerre sans volonté d'en dépenser et d'en faire dépenser encore plus à l'adversaire. L'idée de Clausewitz, pour ce que j'en entends, semble être la suivante: il ne s'agit pas d'assurer une perte à l'adversaire, il faut que cette perte m'assure une possibilité maximum pour qu'il renonce au combat. Ce n'est pas humaniste, je pense, il ne s'agit pas d'épargner le sang des hommes par soucis de la vie propre, mais plutôt de comprendre la conduite de la guerre comme étant liée -bien plus que l'économie - à la fin de celle-ci. L'économie, c'est l'échange et le "vivre ensemble", la guerre c'est le paroxysme de la violence armée. C'est un état exceptionnel et Clausewitz, pour ce que j'en ai compris, est franchement humaniste sur ce coup là. Le problème de la guerre moderne et Clausewitz l'avait senti - je croit - c'est que les extrêmes peuvent être atteint avec beaucoup plus de facilité (le nationalisme dont Clausewitz est contemporain de la naissance). C'est le nous autres civilisations savont désormais être mortelles avec un petit siècle d'avance. Le truc de Clausewitz, cela semble vraiment être cette ascension au extrêmes qui fait de la guerre une activité sociale vraiment à part, car potentiellement négation de toute vie - sociale ou pas. L'extrême négatif de l'économie, c'est la Grande Depression, l'extrême de la guerre, c'est le conflit nucléaire global et la mutual assured destruction. Comme disait Begin, "War is a break from everything else, it's a world in itself". On peut lui reprocher de pousser un peu l'aspect dramatique, mais il avait saisi le truc.<br /> <br /> Enfin, c’est ce qui me vient à l’esprit à la lecture de votre fiche. Elles sont d’ailleurs passionnantes, autant par les réponses qu’elles donnent que par les questions qu’elles posent.<br /> <br /> Cordialement,<br /> <br /> Thomas
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<br /> Cela nécessite une longue réponse. Merci d'avoir lancé le débat.<br /> O Kempf<br /> <br /> <br />