Guerre ou paix, de L. Cohen-Tanugi

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Fiche de lecture de Laurent Cohen-Tanugi, « Guerre ou paix », « essai sur le monde de demain », 230 p.

Hachette Pluriel 2008, édition de poche d’un ouvrage paru en 2007 chez Grasset et Fasquelle

 

Petite édition de poche d’un ouvrage paru l’année dernière, « Guerre ou paix » se lit vite, et s’oublie vite. Il s’agit de l’exposé de la pensée géopolitique du moment. C’est bien sûr très féru d’économie, primo à cause des références usuelles des élites libérales à qui ce livre est destiné, ensuite parce que les chiffres rassurent et donnent du crédit à celui qui les assène. Enfin, on critiquera l’abus de phrases trop longues, et la répétition gourmande du mot paradigme que je croyais pourtant passée de vogue, sauf chez les apprentis étudiants à Sciences-Po.

Pour tout dire, la première partie du livre m’a irrité, quand j’ai vu de aspects plus intéressants dans la deuxième. Preuve que je ne suis pas totalement de mauvaise foi !

Donc, au début, on nous explique que la mondialisation est l’alpha et l’omega du XXI° siècle. Que c’est un phénomène « géopolitique » (si ! si !) et que c’est vachement nouveau (un nouveau paradigme, je vous dis). D’ailleurs que la Chine, le pétrole, tout ça, tout ça, etc. Mais que la vraie menace c’est l’islam. Ah ! l’islam. Quasiment tous des terroristes ou des dictateurs. Et surtout, l’Iran. Ah ! l’Iran. La grande menace. Ceux qui en plus, veulent détruire Israël et avoir l’arme nucléaire. Les grands méchants. Alors imaginez, un axe Téhéran-Al Quaida, ouh ! la ! la !

Bref, M. Cohen-Tanugi est un néo-huntingtonien qui ne veut pas le dire, mais qui le pense sincèrement. Et qui récite fidèlement son catéchisme.

On en est là, il reste une centaine de pages à lire, et heureusement on est en vacances et donc on a le temps car sinon, on aurait abandonné. Mais on va jusque au bout, et on est finalement récompensé de sa peine par quelques bonnes pépites.

Ainsi quand il explique que Fukuyama ET Huntington « n’en continuent pas moins d’informer, dans leur opposition même, les visions contemporaines de l’évolution du système international ». Fukuyama inspirant les néo-conservateurs « transformationnels » américains mais aussi « l’essentiel de la diplomatie occidentale à l’égard du reste du monde ». « Quant à Huntington, persona non grata au royaume des aspirations, il triomphe dans celui des réalités ». Alors, Cohen-Tanugi en tire la conclusion : « Le lieu de confluence entre Fukuyama et Huntington est naturellement la mondialisation »(p. 111-112). On l’aurait deviné !

De même, à propos du différent transatlantique de 2003, où l’opposition de Chirac-Schröder est décrite comme excessive, quand une simple abstention aurait suffi : « nombre d’Européens continuent d’ignorer cette nuance capitale, invoquant la légitimité de désaccords entre alliés, sans voir qu’une alliance impose aussi une certaine modération dans l’expression de ces désaccords ». (p. 155).

Sur l’Europe, enfin, j’apprécie ces passages pertinents : « L’Europe communautaire a été construite sur deux piliers fondamentaux : la paix par dépassement des nationalismes et des souverainismes, et l’intégration par le droit et l’économie. Elle reposait également sur une stabilité implicite de l’environnement international(...) Le projet européen est bien enfant de la l’ère atlantique et de la pax americana, et plus encore du monde astratégique » (p. 171). Et de constater « le retour de l’Histoire, c’est-à-dire des enjeux stratégique, des intérêts et des jeux de puissance, de la guerre et du terrorisme de masse ». (si ! il prononce bien le mot guerre). Donc, « le multilatéralisme, la gouvernance par le droit, le pacifisme –kit idéologique de l’Europe- enregistrent un recul symétrique » (p. 172). Par conséquent, l’UE « ne peut plus se penser exclusivement comme un marché unique et comme un îlot de paix et d’idéalisme dans un monde grand ouvert, régi pas la Realpolitik et traversé par la conflictualité » (p. 173).

Alors, malgré les dénégations (p. 193), c’est bien d’un néo-huntingtonisme qu’il s’agit : préservons la domination de l’Occident qui passe par une alliance entre l’Europe et les Etats-Unis.

On croirait du Balladur.


Or, la question qui se pose (ou que je me pose) est la suivante : peut-on être lucide (et donc, admettre un monde gouverné par la Realpolitik et la conflictualité) sans pour autant simplifier (l’Occident contre les autres) ?

Ce blog est une tentative de surmonter cet écueil.


Olivier Kempf 

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