L’ethnologue et le géopolitologue

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Je terminai l’autre jour « Tristes tropiques » (voir autres billets ici et ici). Livre éclairant et moins ennuyeux qu’il m’a durablement paru : j’ai longtemps craint, en effet, la recension méthodique d’habitudes de peuplades inconnues et n’y voyais aucun intérêt. Manque de curiosité. On ne peut pas être curieux de tout.

Or, ce livre conte bien autre chose que les Bororo et les Nambikwara qui ne remplissent que la moitié des pages. C’est un livre de voyage, ou plutôt d’interrogation sur le voyage et ce qu’il recouvre : pourquoi être curieux de l’autre ? pourquoi l’Occident ? quelle neutralité cette curiosité peut-elle avoir ?

Autant de questions qui sont très proches de celles du géopolitologue, et qui font de Lévy-Strauss un grand auteur de géopolitique, même s’il ne le semble pas de prime abord. Mais la géopolitique se nourrit de multiples sciences et disciplines, pourquoi pas donc de l’ethnographie ?

 

J’aimerais donc citer un extrait (pp. 458 sqq.) qui me semble tout à fait pertinent pour notre discipline.

« Mais s’il [l’ethnologue] est de bonne foi, une question se pose à lui : le prix qu’il attache aux sociétés exotiques – d’autant plus grand, me semble-t-il, qu’elles le sont davantage – n’a pas de fondement propre ; il est fonction du dédain, et parfois de l’hostilité, que lui inspirent les coutumes en vigueur dans son milieu. Volontiers subversif parmi les siens est en rébellion contre les usages traditionnels, l’ethnographe apparaît respectueux jusqu’au conservatisme, dès que la société envisagée se trouve être différente de la sienne. Or, il y a là bien plus et autre chose qu’un travers ; je connais des ethnographes conformistes. Mais ils le sont d’une manière dérivée, en vertu d’une sorte d’assimilation secondaire de leur société à celles qu’il étudient. Leur allégeance va toujours à ces dernières, et s’ils sont revenus de leur révolte initiale vis-à-vis de la leur, c’est qu’ils font aux premières la concession supplémentaire de traiter leur propre société comme ils voudraient qu’on traitât toutes les autres. On n’échappe pas au dilemme : ou bien l’ethnographe adhère aux normes de son groupe, et les autres ne peuvent lui inspirer qu’une curiosité passagère dont la réprobatrice n’est jamais absente ; ou bien il est capable de se livrer totalement à elles, et son objectivité reste viciée du fait qu’en le voulant ou non, pour se donner à toutes les sociétés il s’est au moins refusé à une. Il commet donc le même péché qu’il reproche à ceux qui contestent le sens privilégié de sa vocation ».

Et un peu plus loin : « Nous reconnaissons implicitement une position privilégiée  à notre société, à ses usages et à ses normes, puisqu’un observateur relevant d’un autre groupe social prononcera devant les mêmes exemples des verdicts différents. Dans ces conditions, comment nos études pourraient-elles prétendre au titre de science ? Pour retrouver une notion d’objectivité, nous devrons nous abstenir de tous jugements de ce type »

Enfin : « aucune société n’est parfaite. Toutes comportent par nature une impureté incompatible avec les normes qu’elles proclament, et qui se traduit pas une certaine dose d’injustice, d’insensibilité, de cruauté. Comment évaluer cette dose ? ».

 

Ces lignes contribuent à l’épistémologie de la géopolitique.

1/ Car j’ai le sentiment qu’un bon géopolitologue doit appartenir à la société qu’il  décrit – ou du moins, entretenir avec elle une connivence suffisamment forte pour capter la psyché collective qui est un des puissants facteurs  de la géopolitique. Mais forcément, « son objectivité reste viciée ».

 

2/ On voit bien aussi la nécessité de se dégager d’une certaine vue morale des choses. C’est important, surtout en Occident, surtout de nos jours où nos sociétés, quoiqu’elles en disent, sont extrêmement moralisatrices –ce qui n’a rien à voir, ou  si peu, avec les mœurs qu’elles pratiquent. L’Occident tient en permanence un discours moral, dont il n’a d’ailleurs pas toujours conscience, ce qui l‘amène par conséquent à de nombreuses contradictions. De là chez le géopolitologue une certaine prétention à la lucidité, qui l’oblige à sortir de la morale convenue (la subversivité de l’ethnologue). Mais jusqu’où aller dans cette lucidité sans sombrer dans le cynisme ? Aucun indice, aucune jauge ne nous limite dans cette volonté de sortir d’une société qui nous a faits.

 

3/ Il y a donc ici une contradiction essentielle : entre la nécessaire incarnation dans la société étudiée, et le nécessaire exil hors des normes de cette même société.

 

4/ Enfin, même si Lévy-Stauss ne le dit pas dans ce passage : pourquoi est-ce l’Occident qui a inventé l’ethnologie ? et pourquoi le même Occident a-t-il inventé, aussi, la géopolitique ?

Comment la géopolitique concilie-t-elle cette « position privilégiée conférée à notre société » et la « prétention au titre de science »

En fait, la géopolitique n’est-elle pas d’abord un loisir d’occidental ? ou, pour aller plus loin que Roger-Pol Droit, un des critères de l’Occident, un effet de son doute permanent ?

 

Autant de questions soulevées par Lévy-Strauss et qui questionnent pareillement la géopolitique.

 

Olivier Kempf

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